Aux avant-postes de la préservation de l’environnement : les Palaces

Hôtel des Trois Couronnes (Vevey) – Architecte Philippe Franel (1842)

Le 6 décembre 2018, l’Hôtel des Trois Couronnes accueillait à Vevey (Suisse) le second évènement du mouvement « Less saves the Planet » en réunissant une centaine de représentants du Gotha de l’hôtellerie Suisse et Monégasque, plus quelques membres de familles aristocratiques, pour les sensibiliser aux urgences climatiques. Cette initiative, précédée d’une manifestation initiale à Monte-Carlo le 19 septembre 2018 (Hôtel Métropole), est due à Fadi Joseph Abou et Flavio Bucciarelli, deux acteurs de l’activité du secteur, qui ont eu l’intuition que les grandes institutions hôtelières devaient être aux avant-postes de la lutte contre le réchauffement climatique puisque elles en étaient, pour partie, responsables.

Le dossier, solidement documenté, est présenté sur « Facebook – Less saves the Planet » et comporte une série de constats dont le plus spectaculaire est : « Aujourd’hui, passer de la consommation de 130 grammes par repas en protéines animales permettrait de réduire l’émission de gaz à effet de serre de moitié. » S’ensuit une démonstration sur l’incidence lourde, en matière d’émission de gaz, de la production céréalière destinée à nourrir les animaux, ainsi que les conséquences quasi identiques de la pêche industrielle, laquelle menace aussi la biodiversité. Les initiateurs de ce mouvement comptent sur une large prise de conscience des grands hôteliers, à commencer par les palaces, des chefs cuisiniers prestigieux pour mettre en pratique des recommandations qui s’appliquent aussi à la gestion des déchets, à la suppression d’ustensiles plastique qui polluent les océan, ainsi qu’à une éthique du bien-être animal. Un ouvrage est largement distribué pour expliquer les raisons de cette initiative et les conséquences bénéfiques que l’ont peut être en droit d’attendre.

Un pari audacieux.

Le modèle économique des palaces paraît aujourd’hui menacé, en France du moins, par un tourisme industriel de masse qui conteste son exemplarité. Le terrorisme crée des variations de clientèle erratiques. Le temps semble révolu où ces établissements, entre 2010 et 2013, connaissaient un taux de remplissage de 100 %, au moins cent jours par an. Mais les palaces parisiens en ont vu d’autres, notamment pendant l’Occupation (1940 – 1945) : le Majestic (aujourd’hui Peninsula) siège du haut commandement militaire allemand, le Meurice, siège du Gross Paris, le Crillon hôte du gouverneur militaire, le Ritz, siège de la Luftwaffe tandis que l’Abwer (renseignement) logeait au Lutetia !

Il est néanmoins utile de s’interroger sur l’origine des palaces et sur le rôle qu’avec les grands hôtels, ils pourraient désormais jouer dans cette guerre d’un nouveau genre : la préservation de l’environnement. Historiquement, la renommée d’un palace dépend autant de la notoriété de ses hôtes que des qualités éminentes de son personnel. Le Valaisan César Ritz (1850 – 1918) fut la figure tutélaire de la seconde génération de palaces en Europe, les Trois Couronnes à Vevey datant de 1842. Le palace reçoit doublement les habitués et les gens de la ville. C’est à la fois un lieu de séjour, de passage, de réunions, d’échanges, de contacts. Sa légende immortalisée par de grands écrivains fait vivre le présent. Le palace, de haute tradition luxueuse, est peu à peu devenu un cadre autour du repas, et sa cuisine un conservatoire un peu suranné. La gastronomie n’est apparue que dans les années 1990, comme élément de distinction entre les établissements.

Aujourd’hui, le mythe du palace ne fonctionne bien que si la clientèle ancienne, stars immortelles, hommes célèbres, beautés sans âge, milliardaires débonnaires, accepte de côtoyer une clientèle nouvelle qui fréquente le Spa et la piscine en habits de curistes, ou bien les hommes d’affaires en costumes sombres, voire les touristes fortunés du Moyen et Extrême Orient dans les bars, les salons, et les salles à manger aussi vastes que celles, autrefois, des paquebots de la Cunard, ou de la French Line.

Culture partagée

Le palace meuble encore la mémoire de luxe des grandes nations européennes, ranime les souvenirs des temps heureux et de la culture partagée. Cela marche encore. L’astuce étant de faire coïncider le vie inaccessible des people avec la curiosité des gens de bon goût et d’imagination des classes aisées. C’est ce qui fait la différence avec la tragédie uniformisée des hôtels standard à l’humeur glaciaire, sans service, sans cuisine, plantés à coté du tarmac de l’aéroport, et avec, tout de même, une addition sévère.

L’espace social d’un Palace est tissé par ses hôtes et par les qualités de son personnel. C’est ce qui en fait l’unique héritier des manières de vivre des deux siècles passés, le style de l’Europe des Temps modernes après le siècle des Lumières. Un Palace est un morceau de la civilisation de la vieille Europe. Il a su s’adapter, en France, avec l’arrivée des nouveaux propriétaires , l’aristocratie pétrolière du Moyen Orient, concurrencée aujourd’hui par de puissants groupes asiatiques. Mais la nouvelle clientèle, asiatique en particulier, risque de bouleverser l’ordre des choses établies. La Suisse, à cet égard, ne connaît pas la même situation, c’est pourquoi le tandem Fadi Joseph Abou et Flavio Bucciarelli ont choisi de sensibiliser l’hôtellerie helvétique capable, selon eux, d’être pionnière dans leur démarche environnementale et d’être un exemple pour la planète. Le pari vaut d’être tenté.

Jean-Claude Ribaut

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